A l'Ouest du Pecos
Rubrique Critiques

 

In the Mood for Love de Won Kar-wai
2 janvier 2004 ( un film sur le désir )
Ascenseur pour l'Echafaud de Miles Davis
4 janvier 2004 ( une bande son d'anthologie )

In The Mood For Love de Wong Kar-wai

Le site du film

Pour parler d'un film plusieurs biais, plusieurs points de vue sont envisageables. J'aurais pu commencer par évoquer l'état de pauvreté ( je ne parle pas ici d'argent ) du cinéma actuel et rebondir sur le fait que ce film me permet d'espérer quant à l'avenir du cinéma de création. De création pour ne pas parler de cinéma d'auteur, terme fourre-tout et souvent méprisant et péjoratif - ne surtout pas oublier que ce cinéma a aussi ses adeptes (passionnés serait sûrement plus approprié) qui sont bien loin d'être des intellos imbus, prétentieux et se considérant comme faisant partie d'une élite ( sujet sensible qui me tient particulièrement à cœur et pour lequel je montre volontiers les crocs )
C'est pour moi aussi un cinéma populaire.
Je ne parlerais donc pas de la déliquescence du cinéma contemporain parce que d'une part il faut savoir tourner la page sur ses propres démons ( il est toujours idiot de s'agripper à un "fontaine je ne boirai plus de ton eau" ) et que d'autre part ce film me donne l'envie de renouer avec une passion que je croyais à jamais enfouie.
Etrange préambule, me direz-vous puisque je pérore allégrement depuis le début de ces lignes et je ne vous parle que de moi sans avoir encore évoqué le film. Les plus perspicaces d'entre vous se diront que ce n'est qu'une simple mise en bouche, rien de plus ! Je ne conçois pas de parler d'un film sans pour autant évoquer le cinéma en général ( ou du moins la perception que j'en ai ), question de cohérence...

Pour parler de "In the mood for love" ( c'est ce qui nous occupe ici, finalement ) je préférerais utiliser l'analogie à la danse et à la musique ( le tango pour être précis ou la valse pour être dans le juste ton ). Il s'agit juste d'une façon de l'aborder ( on peut en évoquer le sujet, le réalisateur, son succès relatif, le fait qu'il soit en couleur ou le prix de la place de ciné, que sais-je encore ) L'intéressant dans un exercice de ce style étant de faire le chat, autrement dit de retomber sur ses pattes ( un exercice de funambule en quelque sorte )

Le style de Wong Kar-wai est comme toujours à l'image de ce que l'on peut espérer trouver dans un film asiatique ( si l'on ne s'en tient pas uniquement à cet aspect cliché, il faut creuser un peu que diable ! ) : à savoir, élégances de l'image ( couleurs, ombres et lumières ), cadrages rigoureux, lenteur supposée de l'action. Ce film comme je le disais fonctionne évidemment sur le mode musical, celui de la valse ( ou du tango ), lent, sensuel et extrêmement expressif ( ballet des personnages, légers ralentis, croisement des regards, effleurements ). Soutenu par ce thème (Yumeji) que l'on peut également interpréter comme un mode de valse ( c'est d'ailleurs ce que l'on peut lire à propos de la musique dans la section bonus du dvd ), thème troublant et entêtant qui revient sans cesse tout au long du film, les autres morceaux possèdent également cette grâce magique, comme par exemple les morceaux chantés par Nat King Cole ( la bande son est évidemment un petit bijou )
La plupart des plans se limitent à des cadrages précis et semble t-il immuables ( c'est ce qui s'en dégage ) sur les différents lieux de l'action du film ( à Hong Kong dans les années 60 ) : le coin d'une rue, l'escalier de l'immeuble où vivent en voisins M. Chow ( Tony Leung magnifique dans ce rôle ) et Mme Chan ( la sublime Maggie Cheung !!!), les appartements, le couloir, les bureaux ( leurs lieux de travail ), les restaurants. Cadrages impeccables et travelling délicats, le lien de cette logorrhée d'images magnifiques étant un montage astucieux, serré ( pas dans le sens trépidant qu'on lui attribue généralement ) et inventif, rien d'agressif en somme mais extrêmement précis et efficace ( tendu comme l'émotion insaisissable qui tourmente les personnages ). Ne dit-on pas que dans le montage se trouve tout l'art cinématographique ? En tout cas In The Mood For Love en est la parfaite illustration.
Certains (!) ont pu dire qu'il n'y avait pas d'histoire, je comprends bien ce qu'on entend par ce terme, bien sûr, mais quand on parle de l'histoire d'un film ce n'est pas forcément limité à un scénario à rebondissement avec un début et une fin, où la fin sert de point d'orgue au film faute de mieux ( et comme en général la fin justifie les moyens on se retrouve avec des films assez creux )
Mais il y a bien une histoire dans ce film de Wong Kar-wai, c'est la rencontre d'un couple dont l'infidélité commune de leurs conjoints respectifs les entraîne dans une relation qui se révèlera être un amour platonique ( platonique mais sensuel ).
Il n'y a ici aucun jugement d'ordre moral de la part du réalisateur. Ni d'ailleurs de la part des personnages principaux. Le poids de la pression des conventions sociales à Hong Kong dans les années 60 n'est pas non plus le sujet du film, il n'est que partiellement évoqué, c'est un leurre dont se sert l'auteur pour raconter son histoire. Le fait pour les personnages de simplement vouloir comprendre et se demander comment cela a t'il commencé revient comme un leitmotiv tout au long du film.
On peut se demander pourquoi le couple "fautif" n'est jamais montré clairement ( pour la petite histoire c'est Maggie Cheung et Tony Leung qui jouent les conjoints de dos ). On peut se le demander, mais n'y voyez aucune réserve de la part du réalisateur ( une figure de style plutôt ), je veux dire par-là qu'il ne veut porter aucun jugement ou essai d'explication, ce qui aurait été une tentative plutôt vaine.
Le sujet du film n'est d'ailleurs pas l'infidélité des couples, bien au contraire. Il s'agit d'une simple histoire d'amour et surtout une passionnante vision du désir. Les sentiments bien qu'ambiguës dévorent les amoureux, pour le personnage masculin la fuite sera l'aveu des sentiments qu'il porte à Su. Elle de son côté ira, quelques années plus tard, retrouver au Cambodge ce qu'elle croit avoir perdu ( mais le croit t'elle ? Elle se contentera d'explorer la chambre vide de Chow )
S'il n'y a pas de fin heureuse dans ce film, je dis heureuse dans le sens où les sentiments éclateraient et déchireraient les protagonistes, c'est que Wong Kar-wai n'est pas un simple tâcheron et que tout l'art de ce film incroyablement sensuel est de ne pas montrer les choses frontalement. Ce qu'on pourrait définir comme une forme de politesse et de grande tolérance à l'égard du spectateur...

Merci M. Wong Kar-wai"

 

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Ascenseur Pour l'Echafaud de Miles Davis
(bande originale du film)


Pochette du disque(Jeanne Moreau-image extraite du film)
Copyright Phonogram

Définir le style de Miles Davis apparaît à première vue assez aisé car d'une part on l'a dit et répété, sa sonorité est complètement dénuée de vibrato et reconnaissable immédiatement et d'autre part celle-ci ne semble pas avoir évolué au cours de quelques quarante années d'activité musicale et créative.
Mais tout n'est qu'apparence et c'est faire bien peu de cas au discours jazzistique ( le jazz est bavard n'est-ce pas ? ) que de limiter un musicien à une sonorité ( Stan Getz en fit les frais : ne l'a t'on pas surnommé The Sound ? )

Si la sonorité de la trompette de Miles Davis est âpre, sans éclat ( on est loin de la couleur et du tempérament d'un Louis Armstrong ou d'un Dizzy Gillespie ), feutrée, apparemment sans âme ( un sentiment renforcé par l'utilisation quasi permanente d'une sourdine ), il faut cependant la juger dans son discours propre. Le phrasé de Miles Davis est toujours coulant, fait de silences, d'interrogations. Ne l'a t'on surnommé le Prince du non-dit ? Un prince solitaire et sans royaume.
Une esthétique bien particulière que l'on rapproche généralement des conceptions du Jazz West-Coast ou Cool Jazz dont le trompettiste fut l'un des initiateurs. Résumer Miles Davis à ce style, à cette 'école' qui vit le jour à la fin des années quarante coincé entre le bebop aux conceptions révolutionnaires et le hard-bop d'affirmation sociale et raciale ( retour aux sources ) n'est qu'une façon comme une autre d'étiqueter arbitrairement un musicien. Car tout l'art de Miles Davis ne peut se résumer qu'à ce concept indéfinissable : la tristesse ou plus exactement la mélancolie. Une mélancolie poétique, un sentiment qui le rapproche du saxophoniste Lester Young et fait de lui un artiste à part au plus haut point estimable.

En ce qui concerne plus précisément le disque dont il est question dans cette chronique ce qu'il faut savoir du film c'est qu'en 1957 au sortir des profondeurs sous-marines du film de Jacques-Yves Cousteau, le Monde du Silence, sur lequel il assistait le célèbre commandant au bonnet rouge, le cinéaste Louis Malle se plongea dans l'atmosphère d'un film noir, son premier long métrage de fiction, Ascenseur pour l'Echafaud.
La musique du film est née d'une expérience originale. Elle fut créée et improvisée directement sur les images qui passaient en boucle sur un écran dans le studio par Miles Davis et les musiciens parisiens de l'époque : Barney Wilen au saxophone ténor, René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasse et Kenny Clarke à la batterie ( rien que du beau monde ! )
Cette expérience est due à l'initiative de Marcel Romano qui organisa par la suite d'autres enregistrements similaires notamment "Les Liaisons Dangereuses" (en 1960) avec Art Blakey et les Jazz Messengers.

La symbiose parfaite entre images et sons et l'incroyable atmosphère de pluie et de brouillard, de nuit et d'étrangeté qui se dégage de ces bandes enregistrées à Paris en décembre 1957 ont fait de ce disque mythique ( le mot est bien faible ) le parangon absolu des musiques de films noirs. Il en est presque devenu un cliché, mais l'écoute du disque dissipera bien vite cet a priori car les quelques notes que tout le monde a certainement déjà entendues ( le générique original, piste 17 pour être plus précis ) sans même en connaître l'auteur, ne dévoilent qu'une infime partie de la richesse de ce disque. Une autre particularité de ce disque, et que l'on doit à sa réédition en CD, est la présence sur la première partie du disque des sessions d'enregistrement originales. En effet la musique que l'on peut entendre dans le film et qui compose la seconde partie du disque est plus brillante ( au sens lumineux du terme ) car dotée d'un effet d'écho, de réverbération qui convient parfaitement au film. La musique sans cet effet prend une autre teinte, moins mordante plus introvertie. L'écoute de ces deux versions est bien entendu tout à fait passionnante.
A vos platines donc !
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